Hommage à Jean Bigirimana

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Je n’ai jamais pensé avoir besoin de partager un texte comme ça. Pas au Burundi. On n’était pas en Russie, on n’était pas au Mexique, on n’était pas au Soudan. J’étais énergisée par l’audace de mes collègues. Les journalistes faisaient ce qu’ils étaient formés pour faire, ils parlaient des grandes questions de la société et éclairaient des affaires douteuses et pouvaient travailler plus ou moins comme ils l’entendaient. Au moins,sans crainte pour leur vie.

Jusqu’à maintenant. Jean Bigirimana, un ancien journaliste d’Iwacu, est disparu depuis plus d’un mois, présumé d’avoir été enlevé et tué. La liberté du travail des journalists au Burundi voilà carrément descendue à ce niveau.

Je reproduis ici la lettre d’adieu que ses collègues lui avaient écrit, qui donne aussi une mise en contexte éloquente de ce qui vit mon ancien employeur. Soulignons que malgré les efforts d’Iwacu et les efforts (?) des forces de l’ordre, le corps du journaliste n’a pas encore été retrouvé, alors techniquement il y a de l’espoir.

Cher Jean,

Tu remarqueras que nous sommes entre nous, entre collègues de travail. Nous n’avons pas voulu associer ta famille, tes proches, car ces paroles risqueraient de sonner comme une oraison funèbre.

Nous avons été voir ta famille, les enfants vont bien, Don Douglas n’était pas là, il était parti jouer au football, il joue au numéro 9, à l’attaque. Timmy se porte bien et Gode essaie de tenir. Elle espère toujours que tu vas revenir.

Tu sais, comme elle on se prend parfois à rêver que tu es quelque part et que tu vas nous revenir… Mais comme disait un de ces hérauts : « Je crains le pire. »

Jean, on nous a signalé que tu as été aperçu pour la dernière fois à Bugarama.

Nous avons monté des collines, descendu des vallées de Muramvya. Nous avons arpenté les contreforts de la Kibira et longé la Mubarazi.

C’est d’ailleurs là que nous sommes tombés sur ces deux corps suppliciés.

Nous ne savons même pas formellement que tu ne fais pas partie de ces deux citoyens livrés à la rivière. Les deux corps ont été enterrés vite fait. S’ils sont lents à chercher, ils sont rapides pour enterrer.

Aujourd’hui, nous n’avons que des questions

Jean, qu’as-tu fait pour disparaître ainsi ?
Qu’as-tu dit pour que l’on ne te donne même pas la possibilité de t’expliquer ?

J’ai beau fouiller, mais je ne trouve pas.

En fait, et c’est grave, on t’a reproché d’exister, puisqu’on t’a fait disparaître.
Car si on t’ avait reproché d’autres méfaits, on t’aurait mis en accusation.

Mais ton départ encore inexpliqué nous aura au moins permis de compter, de faire le tri des amis. C’est le seul avantage dans ce malheur.

Durant notre quête, il y en a qui nous ont aidés, nous ont soutenu discrètement ou publiquement. Il y en a qui faisaient semblant de nous aider. Certains nous ont même reproché de te chercher, de nous « acharner ».

Mais de nombreux citoyens, anonymes, au péril de leur vie nous ont parlé et d’autres nous parleront.
C’est d’ailleurs grâce à eux que nous sommes arrivés sur ce lieu maudit où nous avons découvert ces deux corps.

Cher Jean nous sommes tellement impuissants face à ceux qui ont fait de la mort leur spécialité.

Non seulement ils ôtent les vies, mais prennent aussi les corps. Ils veulent effacer toute trace.

Cher Jean, aujourd’hui, nous avons déposé une plainte en Justice contre « X ».

Cela semble bien sûr dérisoire, car ceux qui t’ont pris, ou te détiennent, pensent avoir gagné. Ils contrôlent la Justice et ont le sentiment d’être les maîtres du monde.

Cher Jean tout ce mal qu’ils font sera retenu contre eux. Un jour une Justice s’appliquera. Celle de Dieu certainement, mais aussi, nous y croyons fort, celle du tribunal des hommes.

Cher Jean, nous voici donc réunis autour de ta photo, grâce à elle, tu vas rester parmi nous.

Tu nous vois les yeux secs, mais nous avons les coeurs lourds. Nous ne voulons pas pleurer, car ils auront gagné.

Et dans notre tradition, « les larmes d’un vrai homme coulent à l’intérieur ».

Nous n’avons pas le temps de haïr et nous allons continuer le travail. Si nous arrêtons, ils auront gagné.

Aujourd’hui nous n’avons que des mots.
Mais les mots sont plus forts que la mort.

Jean, ils ne gagneront pas !

Il y a Don Douglas et John Timmy, à travers eux tu vis.

Tes garçons grandiront, ils sauront la vérité, cela prendra le temps qu’il faut, mais nous la découvrirons.

Nous écrirons ton histoire, ce qui s’est passé, comment Papa est parti, à 37 ans, propre.

Au contraire de ceux qui t’ont pris la vie, tes enfants seront fiers de porter ton nom. Bigirimana : Bigira-Imana. Ton nom à lui seul est un message. C’est Dieu qui fait. En effet.

Salut, Jean !

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About msmarguerite

Young Quebec City-based freelance journalist. once and future nomad. I blog about life, about travel, about things I notice and every so often about work. I enjoy language learning, singing, swing dancing, skating and...other stuff, sometimes. My heart is somewhere in East Africa, Haiti or Eastern Europe. English, français, русский, malo slovensko, un poco de espanol, um pouco de português ndiga ikirundi, mwen ap aprann kreyòl...
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