Le vécu des journalistes au Burundi: le récit d’Alexandre Niyungeko

Le texte suivant a été écrit par Alexandre Niyungeko, le président de l’Union burundaise des journalistes, le mari de mon excellente consoeur Francine, et un homme d’un courage exceptionnelle tout comme les membres du syndicat qu’il dirige. Je partage le texte dans son intégralité…

Chers camarades, consoeurs et confrères,
Chers amis,
Indépendamment de ma volonté, je venais de passer un bon bout de temps sans connection internet, et donc sans possibilité d’exprimer ma fureur qui frise le ras le bol de ce qui nous est arrivé. La situation est tellement catastrophique que je ne trouverai pas les mots justes pour l’exprimer!

Tenez. Les médias burundais indépendants sont réduits au silence total depuis l’échec du putsch contre le Président Nkurunziza, le 13 mai 2015. Les éléments en tenue policière et les miliciens du parti au pouvoir ont attaqué à l’arme lourde toutes les stations de radios indépendantes: la Radio Publique Africaine (RPA), Bonesha FM, Isanganiro et la Radio Télévision Renaissance.

Peu avant, la radio Rema FM, une radio du parti au pouvoir avait été saccagée et détruite par des manifestants contre la troisième candidature du Président Nkurunziza, juste après l’annonce du putsch.

Maintenant, plus rien, aucune radio de ces média ne fonctionne à part la radio télévision nationale que contrôle le pouvoir de Bujumbura. Les ruines des radios détruites sont gardées par des policiers lourdement armés, et ils sont prêts à en découdre avec le premier des journalistes qui s’y présenteraient!!!

Les dégâts sont énormes: tous les matériels de production et de diffusion des radios RPA, Bonesha, Isanganiro, Bonesha et Radio Télévision Renaissance ont été emportées par des flammes ou totalement endommagées par des éclats de grenades et tirs nourris.
Plusieurs journalistes de ces radios vivent en clandestinité, surtout les directeurs de ces médias et du syndicat des journalistes, l’Union Burundaise des Journalistes (UBJ). Certains vivaient déjà sous des menaces de mort depuis des semaines, mais ces menaces se sont accentuées depuis le putsch manqué, étant donné que les journalistes sont aussi pris comme des putschistes.
Cette vie en clandestinité ne facilite pas la communication, certains n’ayant pas du tout ou très peu accès à internet, avec l’impossibilité de se réunir, se contentant des appels téléphoniques, qui sont parfois aussi perturbés. Ils sont séparés de nos familles, elles aussi en clandestinité; quand bien même ils sont certes les premiers visés, mais ils n’excluent pas non plus le fait que leurs familles sont également dans la ligne de mire. On sait ce dont ces miliciens sont capables!!!
Dans la troisième semaine depuis le lancement de la campagne de contestation contre la troisième candidature de Pierre Nkurunziza à la présidentielle du mois de juin prochain, la presse burundaise n’avait jamais autant subi d’attaques et menaces émanant des pouvoirs publics. On avait déjà enregistré plusieurs cas d’attaques, des menaces (et même de mort), harcèlements et intimidations de plusieurs journalistes.
Le premier jour des manifestations, dimanche, 26 Avril 2015, la RPA a reçu une visite incongrue de trois ministres avec une armada de la police et agents du service national des renseignements à l’allure plutôt d’un commando qui vient arrêter des terroristes!
Entretemps, les antennes des radios RPA, Bonesha et Isanganiro de l’intérieur du pays étaient coupées, privant ainsi le public de leur droit à l’information. Visiblement, le pouvoir de Bujumbura était irrité d’entendre que les médias faisaient la retransmission en direct des manifestations. Les médias ont accepté d’obtempérer à l’ordre de pas continuer le direct, même si pour les journalistes et pour les règles de la profession, cela est inacceptable!!!
Le lendemain, lundi 27 Avril 2015, la Maison de la Presse est assaillie des policiers en uniformes et d’autres personnes, qui en tenue de sport, qui en tenue civile simple et ce sont ces derniers qui donnaient des ordres aux policiers, le commissaire municipal en tête, les exécutant aveuglement. On apprendra plus tard que ce sont des agents du service national des renseignements (SNR) avec un “mandat de fermeture”, mandat du procureur général en Mairie de Bujumbura, Arcade Nimubona.
Tous les services de la Maison de la Presse sont fermés. Nous rappelons en passant que la Maison de la Presse abrite des bureaux de l’Association Burundaise des Radiodiffuseurs (avec son centre CERA et son studio), ceux de l’Union Burundaise des Journalistes (UBJ), de l’Association des Femmes Journalistes (AFJO), du Centre de Formation des Médias (CFM), le Centre de Monitoring de l’Organisation des Médias d’Afrique Centrale (OMAC) mais aussi d’autres gens qui louent les bureaux et des services comme le cyber et le restaurant bar!!! Elle ne sera réouverte qu’une semaine plus tard.
En début d’après-midi du même lundi, 27 Avril 2015, la RPA est assiégée par la “Documentation”! L’ordre est donné de fermer la radio, signé par procureur général en Mairie de Bujumbura, Arcade Nimubona. Tous les journalistes et le personnel sont chassés manu militari. Deux heures avant, la filiale de la RPA à Ngozi avait été fermée sur ordre du gouverneur de la province Ngozi, Claude Nahayo. Toutes les libertés venaient d’être foulées au pied!!! La RPA et sa filiale de Ngozi fermées, les antennes des radios Bonesha et Isanganiro desservant l’intérieur du pays coupées, voilà le bilan de seulement une journée et demie!!!
Commence alors le calvaire que vivent beaucoup d’entre nous depuis: menaces de mort, attaques, bastonnades et j’en passe sont le lot quotidien! En tout, plus d’une dizaine de journalistes des radios Isanganiro, Bonesha et Renaissance principalement ont fait face à ces menaces et attaques! Les responsables de ces atteintes se recrutent au sein du service national des renseignements, des Imbonerakure et même des policiers. Mais également les journalistes des médias proches du pouvoir (la radio télévision nationale et Rema FM) ne sont pas les bienvenus dans les zones tenues par les manifestants contre la candidature de Pierre Nkurunziza.
Le tableau peint ici, non exhaustif, est sans nul doute très sombre et catastrophique. Cette situation devrait s’arrêter mais visiblement la clé est détenue par ceux-là même qui ont détruits les radios. Ainsi les medias et les journalistes indépendants sont présentés comme ennemis du pays par les pouvoirs publics. Et pour les militants zélés, la solution n’est autre qu’en découdre avec les journalistes. Il devient évident que présenter les médias indépendants comme les ennemis de la nation est un appel au lynchage de son personnel. Il faut voir la férocité et l’agressivité de ces agents du SNR, des policiers et des Imbonerakure à l’œuvre, surtout lors des manifestations, pour le constater. Mais malgré, le Bien triomphera sur la mal!!!! J’en suis convaincu, tôt ou tard!!!

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About msmarguerite

Young Quebec City-based freelance journalist. once and future nomad. I blog about life, about travel, about things I notice and every so often about work. I enjoy language learning, singing, swing dancing, skating and...other stuff, sometimes. My heart is somewhere in East Africa, Haiti or Eastern Europe. English, français, русский, malo slovensko, un poco de espanol, um pouco de português ndiga ikirundi, mwen ap aprann kreyòl...
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