Qu’auriez-vous fait?

(Histoire vraie, certains détails changés pour protéger la vie privée des intéressés)

De passage à Bruxelles, je prends un lit de dortoir dans une auberge de jeunesse—20 euros la nuitée, avec en bonus une connexion wifi capricieuse et Nescafé et floçons de mais gratuits avant 9h, quatre douches et deux toilettes pour une bonne quarantaine de gens, la sorte d’endroit que les américains, naguère, appelait un “flophouse.” Mes trois voisins n’interrompent pas leur discussion quand j’entre. Il s’agit d’un africain, grand et maigre, presque trop grand pour le lit. vêtu avec une formalité incongrue dans une costume noire et une cravate, et un maghrébin de France habillé en rappeur, peintre des scènes de métier, avec une voix très forte et des gestes grandes et décontractées. Nathalie, une artiste de Normandie, les écoute avec attention.

“Mais c’est de la merde ici, Youssouf,” dit Yannis.

 “Je ne sais pas, je ne sais pas,” dit Youssouf. Il tourne son passeport burkinabè entre ses mains. Il est économiste; il vient de participer dans une formation en Italie, et son vol de retour part de Bruxelles. Il a dix heures pour faire la décision de sa vie—soit il rentre chez lui, soit il fuit.

« Il n’y a rien là-bas, » nous dit-il.  « Rien pour personne. » Il est relativement chanceux—un boulot dans le service civil et un salaire de 275 euros par mois. Mais il vise plus haut. Il veut rester en Europe, travailler, étudier, vivre le rêve. Il regarde nos iPad avec fascination.

« As-tu fait quelque chose pour contrarier le président? » ai-je démandé. « Pourrais-tu faire une demande d’asile? »

« Non, je ne veux pas faire ça. »

« As-tu de l’argent? »

« Non plus. » Le voyage et la cherté de la vie européenne ont presque épuisé ses maigres épargnes. Il ne veut pas perdre l’investissement de 1000 euros que réprésente son billet d’avion. S’il fuit, il risque de ne pas pouvoir revoir son pays—ni sa mère âgée—pendant des années, faute d’argent pour acheter un autre billet.

« Normalement je t’inviterai pour prendre une verre, mais vu l’importance de cette décision on ne devrait pas prendre de l’alcool. »

Son visa, pour des raisons inconnues, a une date d’expiration en 2015. En théorie, il pourrait se marier à une Belge ou se faire accepter dans une programme d’études même avant de se trouver en situation irrégulière.  Mais l’argent dans tout ça? Son visa ne comporte pas un permis de travail. « Si tu te fais attraper ici, à travailler illégalement, ça pourrait être grave… »

Yannis sort un dépliant sale, avec une liste de tous les abris et soupes populaires de Bruxelles. « Tu pourrais aller ici, ici, ici… »

« Pourrais-je trouver un bon travail? »

Youssouf a fait des études. Bac plus quatre. Il veut travailler. Mais ici, les sans-papiers sont des nettoyeurs, des éboueurs, des vendeurs de roses ou de joujoux que personne n’achète. On lui explique.

Nathalie lui parle franchement de la cherté de la vie. Et non, les autres pays sont pires qu’ici, entre le cout de la vie au nord de l’Europe et la crise financière qui frappe le centre et le sud. Avec l’exception peut-être de l’Allemagne, mais là, il faudrait apprendre l’allemand.

Youssouf joue avec son billet d’avion.

« C’est de la merde ici, Youssouf, » lui dit Yannis.

« J’ai rencontré un compatriote qui est venu ici comme moi, clandestin quoi, il s’est marié avec une africaine de nationalité belge, maintenant il a des petits enfants et il travaille dans une gare. Ils sont bien, » dit Youssouf, le sourire aux lèvres. 

Il tourne et retourne son billet. L’heure du départ est là, immuable, comme un mur en béton.

« Quelles sont tes chances de revenir en Europe, Youssouf? » je lui demande.

« Presque nulles, » me dit-il, tristement. « Ils vont confisquer mon passeport à l’aéroport et ils ne vont me le remettre que si je dois  partir pour le travail encore. »

« Tu n’as que trente ans, » je lui dis. « Tout est possible. »

Il regarde son billet. La pauvreté et la routine, ou la fuite et le vide?

« Que vas-tu faire? » je lui demande, en ouvrant ma bière. Il est croyant et ne boit pas, on l’achète un coca.

« Je pense que je vais retourner au pays. »

« C’est sage, » je dis. Nathalie hoche la tête.

Il s’en va le lendemain, avant nous autres. Il porte un costume gris et lourd, avec une cravate bleue, sur son corps de basketteur. Des vêtements pour l’Europe, pas pour la chaleur burkinabè. Il s’en va vers le métro d’un pas hésitant, sans avoir mangé, malgré les protestations presque paternelles de Yannis. 

Ils ont le même âge.

Dans la salle à manger, Yannis est hors de lui. Il a toujours vécu à Paris. C’est sa première vraie expérience avec l’injustice de la vie.

« Il m’a fondu le cœur, ce mec. Il n’y a rien chez lui, là, il n’y a rien en Afrique, il me l’a dit! Il n’avait pas d’argent, ce mec. Il regardait mon iPad comme s’il venait de Mars, j’ai failli le lui donner… ces gens n’ont rien et ici il y a tout. Et regarde ces cons bourgeois là qui gaspillent… »

Il parlait haut et fort avec les gestes d’un chef d’orchestre italien, pointant du doigt des jeunes conférenciers allemands et irlandais qui jetaient des petits-déjeuners à moitié finis dans les poubelles.

« C’est de la merde ici, mais il y a tout. »

Il est 16 heures. L’avion de Youssouf était censé descendre à 16h40. S’approche-t-il de chez lui? Ou bien, entre la station de métro Botanique et la gare Bruxelles-Charleroi, a-t-il décidé de sortir à une station intermédiaire, et de fondre dans Bruxelles?

Et, dans le cas premier, une écrivaine canadienne et deux artistes français l’auraient-ils influencé dans la décision de sa vie? Et l’avons-nous donné bon conseil?

Qu’auriez-vous fait?

 

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About msmarguerite

Young Quebec City-based freelance journalist. once and future nomad. I blog about life, about travel, about things I notice and every so often about work. I enjoy language learning, singing, swing dancing, skating and...other stuff, sometimes. My heart is somewhere in East Africa, Haiti or Eastern Europe. English, français, русский, malo slovensko, un poco de espanol, um pouco de português ndiga ikirundi, mwen ap aprann kreyòl...
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2 Responses to Qu’auriez-vous fait?

  1. Michel Granier says:

    Les moments de l’existence où l’on ne sait quelle est la meilleure réponse à donner. Mais en fait, c’est la vie ordinaire. Des gens bien, qui cherchent simplement à vivre dignement, et simplement.

  2. Pingback: The migration catch-22 | Ruby Pratka – Year of No Fear

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